Dans de nombreuses sociétés africaines, l’infertilité ne se résume pas à une question médicale. Elle peut devenir une épreuve sociale, familiale et psychologique. Les femmes, mais aussi les hommes, sont confrontés aux regards, aux accusations et parfois au rejet.
À l’hôpital, les consultations commencent souvent par des questions médicales : depuis combien de temps le couple essaie-t-il d’avoir un enfant ? Des examens ont-ils déjà été réalisés ? Mais une fois les portes du cabinet franchies, une autre réalité apparaît. Celle des remarques de la famille, des pressions pour avoir un enfant et des soupçons qui peuvent s’installer au sein du couple.
L’ampleur du phénomène est loin d’être marginale. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), environ une personne sur six dans le monde, soit 17,5 % de la population adulte, est confrontée à l’infertilité au cours de sa vie. Les estimations de l’OMS montrent par ailleurs une prévalence de 16,5 % dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, contre 17,8 % dans les pays à revenu élevé. L’infertilité apparaît donc comme un problème de santé qui dépasse largement les frontières sociales et géographiques.
« On me demandait constamment quand j’allais avoir un bébé », raconte Sandra A. rencontrée lors d’une consultation de fertilité. « Au début, je répondais que cela viendrait. Puis j’ai commencé à éviter les réunions de famille ».
Une responsabilité souvent attribuée aux femmes
Dans les représentations sociales, l’absence d’enfant reste fréquemment associée à la femme. Une épouse qui ne tombe pas enceinte peut être accusée d’être « stérile », parfois avant même que la question de la fertilité de son conjoint ne soit évoquée.
Cette stigmatisation peut prendre différentes formes : remarques humiliantes, pression de la belle-famille, isolement ou encore menace de séparation.
Pourtant, l’infertilité concerne les hommes comme les femmes. L’OMS rappelle qu’elle peut être liée à des facteurs masculins, féminins, à une combinaison des deux ou rester inexpliquée. Chez l’homme, les troubles de la production ou de la qualité des spermatozoïdes figurent notamment parmi les causes possibles ; chez la femme, les problèmes touchant les trompes, l’utérus, les ovaires ou le système endocrinien peuvent être en cause.
Cette réalité est importante dans les sociétés où la femme est encore spontanément désignée comme responsable. Faire porter systématiquement la responsabilité sur elle contribue non seulement à entretenir une injustice, mais peut aussi retarder le diagnostic et la prise en charge du couple.
« Il faut sortir de la culpabilisation »
Pour les professionnels de santé, l’un des principaux enjeux consiste justement à rappeler que l’infertilité est une question médicale et non une faute personnelle.
« Beaucoup de patients arrivent avec un sentiment de culpabilité », explique le Dr Emmanuel Ekue, gynécologue et spécialiste dans la prise en charge de la fertilité. « Certains pensent avoir fait quelque chose de mal ou être punis pour une raison quelconque. Notre rôle est aussi de leur expliquer que l’infertilité peut avoir de nombreuses causes et qu’elle ne définit pas la valeur d’une personne ».
L’OMS définit l’infertilité comme l’absence de grossesse après 12 mois ou plus de rapports sexuels réguliers non protégés. Cette définition médicale rappelle qu’il s’agit d’une maladie du système reproducteur, et non d’une faute ou d’un manquement personnel.
À cette souffrance s’ajoute parfois le coût des examens et des traitements, qui restent difficilement accessibles pour de nombreux couples. En novembre 2025, l’OMS soulignait que, dans certains contextes, une seule tentative de fécondation in vitro (FIV) peut coûter l’équivalent de deux fois le revenu annuel moyen d’un ménage. L’organisation alerte ainsi sur le risque que l’infertilité devienne également un facteur d’appauvrissement pour les familles qui cherchent à accéder aux soins.
La recherche d’un enfant peut alors devenir un parcours long, coûteux et éprouvant, particulièrement pour les couples qui disposent de faibles ressources.
Les hommes aussi victimes du silence
La stigmatisation ne touche toutefois pas uniquement les femmes. Les hommes confrontés à des difficultés de fertilité peuvent eux aussi subir une forte pression sociale.
Dans certains milieux, évoquer un problème de fertilité masculine est encore perçu comme une remise en cause de la virilité. Résultat : certains hommes hésitent à consulter ou refusent de réaliser un bilan de fertilité.
« Il y a parfois une peur du diagnostic », constate un professionnel. « Certains hommes préfèrent que leur épouse fasse tous les examens plutôt que d’accepter que la cause puisse venir d’eux ».
Cette situation peut retarder le diagnostic et compliquer davantage la prise en charge du couple. L’OMS rappelle d’ailleurs que les causes de l’infertilité peuvent concerner l’un ou l’autre partenaire, les deux partenaires, ou demeurer inexpliquées.
Une réalité qui dépasse les statistiques
Derrière les chiffres se trouvent des personnes confrontées à la culpabilité, à l’attente et parfois à l’isolement. Dans une étude consacrée aux expériences de couples confrontés à l’infertilité au Maroc, publiée par le programme de l’ONU pour la recherche en santé reproductive (HRP), l’OMS rapporte des témoignages faisant ressortir trois difficultés récurrentes : la souffrance émotionnelle, la stigmatisation sociale et les insuffisances dans l’accès aux soins
Ces constats montrent que la question de l’infertilité ne peut pas être traitée uniquement dans les cabinets médicaux. La qualité des soins compte, mais l’environnement familial et social joue également un rôle important dans l’expérience vécue par les couples.
Changer les regards
Face à cette réalité, les associations de patients et les professionnels de santé plaident pour une meilleure information sur l’infertilité. Parler davantage des causes médicales, encourager les consultations des deux partenaires et lutter contre les idées reçues sont autant de pistes pour réduire la stigmatisation.
Mais le changement passe aussi par la famille et l’entourage.
Poser moins de questions. Éviter les plaisanteries sur l’absence d’enfant. Ne pas désigner automatiquement la femme comme responsable. Et surtout, comprendre que derrière un couple sans enfant peut se cacher une histoire douloureuse que personne n’est obligé de raconter.
Car pour ceux qui vivent l’infertilité, le combat ne se déroule pas seulement dans les salles d’attente des centres de santé. Il se joue aussi dans les conversations familiales, dans le voisinage et parfois dans le regard que l’on porte sur soi-même.
Changer ce regard, c’est déjà une manière de mieux accompagner celles et ceux qui espèrent devenir parents.
Thierry AFFANOUKOE
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